Un an après, «seulement 10 %» du rapport Draghi, qui devait réveiller l’Europe, a été appliqué

L’ancien premier ministre italien Mario Draghi dressait un constat sévère sur le décrochage du Vieux Continent. Assorti de recommandations. La guerre commerciale de Donald Trump a perturbé l’agenda européen des Vingt-Sept, qui, en outre, restent divisés.

Un an après, «seulement 10 %» du rapport Draghi, qui devait réveiller l’Europe, a été appliqué

« Le monde ne nous regarde pas avec bienveillance : il n’attend pas la lenteur de nos rituels communautaires pour nous imposer sa force. C’est un monde qui exige de nous une transformation radicale dans nos objectifs, nos délais et nos méthodes. » Le discours tenu par Mario Draghi, il y a dix jours, au Meeting pour l’amitié entre les peuples, un rassemblement annuel catholique à Rimini, en Italie, ressemblait à s’y méprendre à celui qu’il avait donné un an plus tôt en présentant devant Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, son fameux rapport sur le futur de la compétitivité de l’Europe. Le ton avait simplement gagné encore en gravité.

À la rentrée 2024, le constat du décrochage de l’Europe vis-à-vis des États-Unis et de la Chine s’était imposé. Un an plus tard, les tensions du monde ont encore éloigné l’Europe des centres de pouvoir. Plus grave, le Vieux Continent semble bien passif face à cette sombre perspective de « lente agonie », évoquée par Mario Draghi.

Pour mémoire, l’opus de l’ancien président de la Banque centrale européenne partait du constat que «l’Europe dispose des bases nécessaires pour devenir une économie hautement compétitive » pour peu qu’elle parvienne à regagner des marges de manœuvre en termes de productivité, moteur essentiel à la croissance économique. Trois impératifs, déclinés en un peu moins de 400 recommandations techniques, étaient listés : accélérer dans le domaine de l’innovation, abaisser les prix de l’énergie et adapter la gouvernance européenne à un monde devenu politiquement instable. Le rapport avait suscité un grand enthousiasme au sein de la Commission et dans les capitales des Vingt-Sept : enfin, l’Europe disposait d’une feuille de route pour affronter ces temps troublés et retrouver le chemin de la prospérité.

« Un peu lent, un peu laborieux », reconnaît Lagarde

Un an plus tard, que reste-t-il de ces bonnes résolutions ? Interrogée au micro de Radio classique, Christine Lagarde, successeur de Mario Draghi à la tête de la BCE, a reconnu que le processus était « un peu lent, un peu laborieux » mais assuré que « les choses avancent ». Et de citer les nouvelles étapes franchies par l’union du marché des capitaux et le texte à venir sur la titrisation (dont l’objectif est d’augmenter les capacités de financement). En mars, une feuille de route a en effet été publiée par la Commission pour progresser vers une « union de l’épargne et de l’investissement », serpent de mer bruxellois qui doit permettre d’assurer le financement des investissements massifs dont l’économie européenne a besoin pour se moderniser. Dans le même objectif, la Commission a adopté en juin des mesures visant à simplifier le cadre juridique de la titrisation, cette technique financière qui transforme des actifs peu liquides en valeurs.

Ces nouveaux dispositifs et réformes au long cours peinent toutefois à convaincre d’un véritable changement de paradigme à Bruxelles. « Il y a eu beaucoup d’effets d’annonce au début du mandat avec de nombreux éléments du rapport dans les lettres de mission qu’Ursula von der Leyen avait envoyées aux commissaires, juge ainsi Sylvie Matelly, la directrice de l’Institut Jacques Delors. À l’époque, il semblait y avoir un agenda, mais il a été bousculé par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Depuis son élection, la Commission se consacre davantage à éteindre des incendies qu’à préparer le futur de l’Europe. Et finalement trop peu a été fait sur le rapport Draghi. Je crois que nous arrivons au moment où il va falloir décider si nous y allons ou non. » Depuis janvier, les capacités politiques comme administratives de la Commission semblent en effet entièrement mobilisées par la tempête de la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump. C’est alors davantage de la survie de l’Europe que de la consolidation de son avenir qu’il a surtout été question ces derniers temps.

Des avancées sur les matières premières critiques

Cette semaine, à l’occasion d’une conférence organisée par le groupe Renew (libéraux) sur l’application du rapport Draghi, l’European Policy Innovation Council (Epic), en français le « conseil européen pour l’innovation en matière de politique », a dévoilé une étude saisissante au sujet du rapport Draghi. Selon les économistes du centre, seulement 11,2 % des recommandations du texte ont déjà été mises en œuvre, tandis que 20 % sont en cours d’application. Les domaines où les lignes avancent au plus vite sont les transports et les matières premières critiques. En mars, la Commission avait ainsi dévoilé une liste de 47 projets stratégiques pour exploiter les terres rares et autres métaux stratégiques en Europe afin de sécuriser ses approvisionnements. Une recommandation directement issue du rapport.

Le dispositif Safe (Security for action for Europe), un mécanisme de prêt européen visant à lever jusqu’à 150 milliards d’euros pour des acquisitions dans le secteur de la défense, a aussi été inspiré par le rapport… et les nouvelles tensions géopolitiques. L’ancien président du Conseil italien visait toutefois beaucoup plus haut en ce domaine : il préconisait un emprunt commun européen pour soutenir massivement l’investissement, qui devrait atteindre selon lui 800 milliards d’euros par an répartis entre les Vingt-Sept. Une mutualisation de l’emprunt qui demeure une ligne rouge pour les exécutifs des pays frugaux, même si l’opinion évolue doucement en Allemagne sous l’impulsion du vaste plan de dépenses du chancelier Merz.

En revanche, déplorent les chercheurs de l’Epic, rien ou presque rien n’a été fait sur les volets du rapport concernant l’énergie et le numérique. « Mario Draghi a parlé d’une “menace existentielle” dans la préface de son rapport – et cela, venant d’un banquier central habitué à peser soigneusement ses mots. Face à une menace existentielle, il faut agir vite. Un an après l’adoption du rapport, nous manquons d’un sentiment d’urgence. Renew Europe veut maintenir la dynamique. Faire traîner le rapport Draghi est dangereux » , a commenté João Cotrim de Figueiredo, député européen d’Iniciativa Liberal (Portugal) et vice-président de Renew Europe.

Cinq ans pour mettre en œuvre une directive

Interrogé lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, début juillet, le principal intéressé avait reconnu que les choses traînaient en longueur, évoquant des avancées sur les giga-usines d’intelligence artificielle – des infrastructures de calcul massives capables de rivaliser avec les installations américaines ou chinoises -, quelques efforts sur les sujets de simplification, les fameuses lois « Omnibus », mais très peu d’évolution sur le vaste chantier de la décarbonation. Pour Mario Draghi, la première urgence était d’avancer sur le « 28e régime », un cadre juridique paneuropéen visant à harmoniser les règles dans l’Union pour simplifier les démarches des PME. « Le principal problème que je vois à ce stade, avait avancé l’ancien président du Conseil italien, c’est la vitesse d’intervention, parce que le temps moyen d’adoption d’un acte de la Commission, c’est à peu près deux ans, et la mise en œuvre, jusqu’à cinq ans. »

L’économiste Benoît Cœuré, ancien de la BCE et aujourd’hui président de l’Autorité de la concurrence, qui interviewait à Aix le héros du jour, s’était montré encore plus direct : « Il me semble que pas grand-chose a été fait, avait-il souligné. Beaucoup d’entre nous (les économistes, NDLR) trouvons la réaction, aussi bien de la Commission, que des États membres a été extrêmement décevante. » Au cœur de la philosophie du rapport, réside en effet la nécessité pour les États de jouer notamment dans leur politique industrielle, le jeu européen et non plus national. Une exigence qui se heurte directement aux impératifs électoraux. « Pour un politique français, qu’est-ce que vous voulez que cela lui apporte qu’une nouvelle usine soit ouverte à Bratislava ?, commente ainsi un responsable européen. Cela ne lui fera pas gagner une voix. » Malgré tous les efforts de la Commission, l’Union des marchés de capitaux, rebaptisée donc depuis quelques mois « Union de l’épargne et de l’investissement », restera ainsi une chimère tant que les États s’opposeront aux rapprochements bancaires transnationaux. Les visées d’UniCredit sur Commerzbank ont ainsi été ainsi accueillies par une des tirs de barrage des autorités allemandes ces derniers mois.

« Nous allons accélérer »

Du côté de la Commission, on assure que le programme Draghi demeure l’alpha et l’oméga de la politique européenne. « Je ne vois pas une seule des propositions de Mario Draghi que la Commission n’a pas reprise, tempère ainsi Bertrand L’Huillier, le directeur de cabinet de Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission. Notre programme économique, c’est le rapport Draghi. Maintenant, c’est vrai qu’il y a un enjeu de mise en œuvre. Nous allons accélérer. Par exemple d’ici la fin de l’année, nous voulons avancer sur le renforcement des mécanismes d’ajustement carbone aux frontières, la préférence européenne sur les marchés publics et privés ou la protection de notre marché intérieur avec notamment des mesures pour le secteur de l’acier. »

La promesse laisse sceptique de nombreux observateurs. Certains recommandent alors, à l’image de l’économiste Philippe Aghion, de créer des coalitions de volontaires pour avancer sur les différentes dimensions du rapport. « Il faut procéder autrement que directement à 27 pays, assure ainsi le professeur au Collège de France. Je crois en effet davantage à l’idée d’avancer pas à pas avec ceux qui le veulent, en commençant par du franco-allemand. Pour impulser une nouvelle politique industrielle pro-innovation, il faudrait ainsi commencer par créer une Darpa (du nom de l’agence américaine de l’innovation liée à la défense) franco-anglo-allemande. »

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